HUGUES PANASSIÉ

ET LE
BULLETIN DU

 HOT CLUB DE FRANCE

   LES CHRONIQUES DE DISQUE 

Ecoutez des chef-d'œuvres du jazz tout en lisant la chronique
d'Hugues PANASSIÉ !

 
Feather Merchant (1941)
Ed Lewis, Al Killian, Buck Clayton, Harry Edison (tps), Dicky Wells, Robert Scott, Eli Robinson (tbs), Earl Warren (as), Don Byas, Buddy Tate (ts), Jack Washington (bs), Count Basie (piano), Freddie Greene (g), Walter Page (b), Joe Jones (d)

Bulletin du Hot Club de France N° 14 janvier 1952

 

Feather Merchant date de 1942. C'est un blues modérément rapide et impeccablement arrangé par Jimmy Mundy.

Après une introduction très rythmique au cours ne laquelle le piano fait « écho » à l'orchestre, nous avons deux chorus d'ensemble écrits dans le style le plus direct qui soit avec des riffs entrecroisés par les cuivres et les saxos, tandis que les trombones exécutent sur les temps forts une « basse ambulante » très proche du style Nouvelle Orléans.

Pour le 3" chorus, au contraire, les trois sections jouent ensemble un arrangement mobile d'un swing terrible avec « pauses » pour les « réponses » de piano.

 

Puis arrive le plus beau moment du disque : un admirable. solo de trompette d'Harry Edison s'étendant sur deux chorus, soutenu par des riffs de saxos pendant le 1° chorus, par des riffs entrecroisés de trombones et saxos pour le 2°. C'est sans aucun doute un des plus beaux solos qu'Edison ait jamais enregistrés, C'est d'une simplicité de style aussi grande que le fameux solo de King Oliver sur Dipper Mouth Blues, auquel le début du solo de Feather Merchant fait penser, En fait, c'est exactement la sobriété de pensée et l'intensité de swing d'un King Oliver ou d'un Tommy Ladnier transposés du style Nouvelle Orléans dans une forme d'expression différente.

Et c'est « jazz » jusqu'au bout des ongles. Il y a même jusqu'au « lead-in » de l'âge d'or : Edison commence son solo sur les dernières mesures du chorus qui précède par un beau break consistant en la répétition d'une seule note avec des valeurs rythmiques différentes. Dès l'exécution - d'un swing inimaginable - de ce formidable « break » , attaqué avec un mordant qui galvanise, on sent que le solo va être terrible. Et il l'est de la 1° à la dernière mesure. Partant sur une inflexion typiquement « blues » , Edison développe avec un tel naturel qu'on dirait qu'il se laisse porter par un calme mais imposant courant d'inspiration. Chaque note est irrésistiblement appelée par la précédente, est étroitement liée à elle. « Je ne cherche pas, je trouve » , semble dire « Sweets » dans ce solo (pour reprendre un mot célèbre de Picasso) .

 

J'attire aussi votre attention sur l'inflexion large, puissante, tendue, par laquelle Edison passe du premier au second chorus ; cette note est un monument de swing. Et notez aussi la phrase finale du chorus, construite à la manière des trompettes Nouvelle Orléans, quoique accentuée différemment. Pour trouver un. trompette swinguant davantage; il faut aller chercher Louis Armstrong, pas moins. Vraiment, ces deux chorus ne sont pas seulement un des plus beaux solos d'Harry Edison, mais encore un des plus beaux solos de trompette dans toute l'histoire du jazz enregistré.

 

Après le solo de trompette, nous avons encore deux chorus de riffs d'ensemble, dont le second est une légère variante du 3e chorus du disque, puis 3 chorus de piano par Basie, dont le second contient un « gag » piquant : les cuivres bouchés exécutent doucement un accord sur les temps forts et Basie un accord de piano dans chaque intervalle, créant ainsi une forte sensation de swing.

 

Mais quelles que soient les diverses qualités de Feather Merchant, c'est le solo d'Harry Edison qui fait le disque.