HUGUES PANASSIÉ et le Bulletin du Hot Club de France
Ecoutez autrement les chef-d'œuvres du jazz en lisant la chronique d'Hugues PANASSIÉ
Dale's Wail (1963) ROY ELDRIDGE
Roy Eldridge (tp) Oscar Peterson (g) Barney Kessel (g) Ray Brown (b) Jo Jones (d)
Bulletin du Hot Club de France N° 43 décembre 1954
Dale‘s Wail est la meilleure interprétation que Roy Eldridge ait jamais enregistrée. Mieux que cela : c'est du jazz comme on a rarement l’occasion d'en entendre en disque. Roy et ses accompagnateurs, totalement décontractés, ne jouent pas du tout comme on le fait d'habitude dans un studio d'enregistrement. On croirait qu'ils jouent pour eux-mêmes, pour leur propre plaisir et qu'ils ont été enregistrés par surprise, dans un cabaret de nuit, au moment le plus excitant.
Car si Dale's wail est une interprétation suprêmement décontractée, c'est aussi une interprétation super-excitante, ou cours de laquelle les musiciens jouent avec une véhémence sans cesse accrue, créent une tension de plus en plus forte. Ils ont toutes les audaces, lâchent la bride à leur instinct musical, au lieu de se surveiller comme ils le font généralement au studio d'enregistrement. Aussi l'interprétation est-elle vraiment « folle,» (« crazy »), dans le bon sens du mot.
Pris dans un excellent tempo moyen, Dale's wail est un blues classique. Roy, muni d’une sourdine, exécute lui-même l'introduction et joue sans désemparer les 9 chorus que comprend l’interprétation. Dès les premières mesures, on a le sentiment profond qu'il est « in the groove», et qu'il va jouer terriblement bien. Il swingue immédiatement, et avec une rare intensité. Au début, comme il ne force pas, son swing fait un peu penser à celui de Buck Clayton. Mais lorsque Jo Jones se déchaîne à la batterie au commencement du quatrième chorus, swinguant comme un fou, Roy Eldridge fait appel à toute sa vigueur d'exécution (qui est considérable) et, sans rien perdre de son aisance, joue avec un « punch » terrible, se rapprochant désormais de Louis Armstrong ou de Jonah Jones lorsque ceux-ci jouent en force. Roy monte dons l'aigu, martèle des phrases d'une structure simple, bien faites pour être swinguées, répète un riff, le développe, « arrache » certaines notes avec une fougue, une force expressive vertigineuses. La section rythmique frémit devant cette force galvanisante. On croirait qu’elle reçoit des décharges électriques.
Peterson oublie tout fignolage et swingue son orgue d'une façon qui répond tout à fait à la « pulsation » créée par Roy Eldridge ; Jo Jones est à son maximum, ce qui n'est pas peu dire, Ray Brown et Kessel suivent parfaitement : les quatre membres de la section rythmique jouent comme un seul homme et ne font qu'un avec Roy également. C'est magnifique, je vous l’assure.
Tout égoïsme musical est absent de cette section rythmique. Les musiciens ne pensent plus à eux-mêmes, leur cœur musical bat exactement avec celui de Roy, on se croirait revenu aux plus beaux jours du jazz, où il n’était pas rare qu'un souffle d’inspiration collective s'emparât irrésistiblement de tous les musiciens. Ce superbe swing de la section rythmique réagit de façon percutante sur le jeu de Roy: Il ne cherche plus de « phrases » : il joue lui-même comme une section rythmique. Son invention est constante, mais comme elle est tournée entièrement vers le swing, chacune de ses phrases, de ses notes vaut essentiellement par son invention rythmique ; et, comme il arrive presque toujours en pareil cas, le simple fait de ne pas faire de recherches mélodiques aboutit à un développement mélodique sobre mais parfait.
C'est pourquoi Dale's wail est le meilleur de tous les enregistrements de Roy. Celui-ci s'y exprime dans le style qui lui convient le mieux. Il ne se livre pas à ces recherches mélodiques à la Benny Carter ou à la Hawkins qui ne correspondent pas à son tempérament musical et ne lui réussissent guère. Au contraire, il utilise à fond (et uniquement) ses meilleures ressources : une vigueur d'exécution très supérieure à celle de la plupart des trompettes, un « punch » à tout casser, un swing appuyé, fougueux, véhément a l'extrême.