HUGUES PANASSIÉ et le Bulletin du Hot Club de France
Ecoutez autrement les chef-d'œuvres du jazz en lisant la chronique d'Hugues PANASSIÉ
Willow Weep For Me (1967) GEORGE BENSON
George Benson (g) Ronnie Cuber (bar) Dr. Lonnie Smith (org) Jimmy Lovelace (d)
Bulletin du Hot Club de France N° 193 décembre 1969
GEORGE BENSON « WILLOW WEEP FOR ME » (33 t. 30 cm, C.B.S. 63.533 - stéréo-mono) : Benson's rider, Bayou, The Borgia stick, Return of the prodigal son, Bossa Rocka, Farm boy sur une face; Willow weep for me, Myna Bird blues, Bullfight, Hello Birdie, Clockwise au verso. - Ce recueil est composé d’interprétations provenant de deux LP américains de George Benson : les six morceaux de la première face proviennent du LP « THE GEORGE BENSON COOKBOOK» (Columbia CL Z613) ceux de la seconde face ont été publiés dans le LP « IT’S UPTOWN » (Columbia CL 2525). Notons que les titres des deux morceaux ont été changés. Bayou s’intitulait Ready and able dans l'édition américaine ; et, curieuse transposition, Farm Boy s’appeIait Big Fat Lady. - En général, ce sont les meilleures interprétations qui ont été sélectionnées. Je regrette seulement qu'on n’ait pas inclus dans le présent recueil Benny’s back et Jumpin' with Symphony Sid, les seuls morceaux pour lesquels le remarquable trombone Benny Green avait été ajouté exceptionnellement au Benson's Quartet. - En dehors de Benson, les musiciens de ce Quartet sont Lonnie Smith (orgue), Ron Cuber (saxo baryton) et un batteur qui, selon les morceaux, est Jimmy Lovelace ou Ray Lucas ou Marion Booker (la pochette ne donne pas la moindre précision à ce sujet).
George Benson (26 ans) est un vivant démenti à ceux qui veulent encore faire croire au public que tous les jeunes Noirs font du pseudo-jazz progressiste. Notez que la critique conformiste a tenté de s’annexer George Benson, prétendant, au mépris de l’évidence, qu’il jouait comme Coltrane et autres progressistes. En réalité, le musicien favori de George Benson il le déclare à qui veut l’entendre - est Art Tatum ; et toute personne familiarisée avec la musique de Tatum ne peut manquer de s’apercevoir que l’influence du grand pianiste prédomine nettement dans le jeu de George Benson. La pièce-maîtresse du recueil est Willow weep for me. George Benson joue en solo pendant plus des deux tiers de l’interprétation et c’est ce que j'ai entendu de plus beau de lui en disque. Que George Benson paraphrase le thème avec d’admirables inflexions suprêmement « jazz », qu’il improvise les broderies les plus subtiles, des phrases fulgurantes exécutées avec une virtuosité étourdissante (il ne doit pas y avoir beaucoup de guitaristes aussi rapides que lui), qu’il fasse s’exclamer, crier sa guitare, tout ce qu'il joue est d’une inspiration, d’un swing extraordinaires. Et ce toucher, cette sonorité lorsqu’il caresse sa guitare ! (là, il a quelque chose de la finesse instrumentale de Django). Son organiste, Lonnie Smith, joue ensuite un bon demi-chorus dans un style qui s'apparente à celui de Benson (et un peu à celui de Jimmy Smith) sans avoir la même hauteur d’inspiration. Seul fait tache dans cette belle interprétation le « pont » du dernier chorus, exécuté au saxo baryton par Ron Cuber (c’est presque monstrueux).
Tous les morceaux contiennent de splendides (et souvent copieux) solos de guitare en particulier Clockwise, Myna Bird blues, Bayou, Farm Boy. L’ennui est que plusieurs morceaux sont exécutés dans un rythme exotique (tel Bossa Rocka - vous l’auriez deviné rien qu'au titre) et que les batteurs swinguent rarement (celui de Hello Birdie est même très agaçant) - mais cela n’empêche jamais cet étonnant Benson de bien jouer. L’organiste est parfois excellent (écoutez-le vers la fin de Farm Boy), le saxo baryton jamais aussi mauvais que dans Willow weep for me, jamais bon non plus.
On n'ose songer aux disques que ferait Benson, si on l’enregistrait avec de grands Jazzmen !