HUGUES PANASSIÉ et le Bulletin du Hot Club de France
TÉMOIGNAGES
Publiés dans le bulletin du Hot Club de France, quelques témoignages de proches d'Hugues Panassié.
Témoignage d'André Doutard
Pionnier de la critique
On commença à connaître les critiques de jazz au début des années 30. Ils étaient rares à l'époque, mais judicieux. L'un des premiers, Charles Edward Smith, expliquait dès 1930 la différence entre le « jazz band » de Paul Whiteman ou la musique symphonique de Gershwin et les véritables « hot bands ». Marshall Stearns, habitué du Cotton Club et du Savoy, connaissait le jazz depuis les Hot Five de Louis Armstrong et il créa la Fédération des hot clubs d'Amérique. Après des années d'échanges épistolaires Hugues allait le rencontrer à New York en 1938.
En 1933, le hollandais Henk Niesen, un ami de Panassié spécialiste de Duke Ellington, analysait minutieusement les plus belles réussites de cet orchestre. John Hammond, familier de Fletcher Henderson, de Teddy Wilson et de bien d'autres grands musiciens eut l'occasion de faire un voyage en Europe au cours de l'été 1933. Hugues Panassié entretint des rapports avec lui et le retrouva à New York. N'oublions pas Ellen Oakley, future Mrs Stanley Dance, que Hugues rencontra très souvent quand il séjourna aux Etats-Unis. Les contacts étaient fréquents entre ces découvreurs du jazz imperméables aux inter­ventions commerciales. Hugues Panassié s'intéressait au jazz depuis 1927. En 1932 il fit la connaissance de Louis Armstrong venu passer quelques jours à Paris. Ce fut le début d'une amitié entre les deux hommes qui dura tout au long de leur vie. Hugues fut le premier à se rendre compte et à faire connaître la valeur incommensurable de ce musicien sans égal. « Nous sommes une multitude de musiciens qui devons une grande partie de notre renommée à ce cher Hugues. Et même le plus célèbre d'entre nous : Louis Armstrong » déclara Duke Ellington.
Premier historien du jazz
A l'âge de 19 ans Hugues Panassié devança tous les autres critiques en écrivant ce livre étonnant: « Le Jazz Hot », paru en 1934.
Déjà en 1926 André Schaeffner avait publié un ouvrage remarquable concernant la genèse du jazz. En 1932 paraissait « Aux Frontières du Jazz », recueil assez ésotérique où Robert Goffin rédigeait sa théorie du jazz. Mais Panassié était « le logicien du jazz » ainsi que l'avait qualifié Georges Hilaire qui voyait dans son livre une « doctrine du jazz, la plus complète, la plus logique, la plus vivante ». Quant à George Frazier, célèbre critique américain, il écrivit que « Le Jazz Hot est un livre extraordinaire. Il est fantastique que personne en Amé­rique n'ait pu l'écrire... Le Jazz Hot est à la fois merveilleux et décourageant parce que personne ne peut jamais écrire un livre pareil ». Et pourtant ce livre que Hugues avait écrit si jeune contenait bien des erreurs, bien des oublis qui furent corrigés dans une quinzaine d'ouvrages parus de 1943 à 1971. 1932 vit la création du hot Club de France, une des rares organisations dont l'existence dure depuis 62 ans, et dont Hugues fut le président depuis le début jusqu'à sa mort.
Il continua son œuvre avec autant d'aisance et de savoir dans « Jazz -tango-dancing », puis en 1935 dans la revue dont le titre était celui de son livre, « Jazz Hot », où il nous apprit à reconnaître les solistes. Grâce à lui la vision, ou plutôt l'au­dition que les amateurs avaient du jazz changea de plan. Son enseignement par l'écrit se complétait par de multiples confé­rences en France ou à l'étranger, présentations et commentaires de disques, émissions radiophoniques.
Organisateur d'enregistrements nouveaux
On mesure aussi les qualités d'imagination novatrice de Panassié lorsqu'il organisa des séances d'enregistrements inu­sités. En 1937 le disque Swing n° 1 fait entendre un quatuor de saxophones : Crazy Rhythm et Honeysuckle Rose. Jamais quatre grands représentants du même instrument n'avaient été ainsi réunis en un seul disque : Ekyan, Combelle, Carter et Hawkins. La même année il assemble une formation où la section mélodique ne comprend que des cuivres : Between the devil and the deep blue sea et Bugle calI rag par Dicky Wells et trois trompettes. Avec I got rhythm c'est un trio de trom­pettes par Bill Dillard, Bill Coleman et Shad Collins. Suivit un trio de violons jouant Lady be good par Warlop, Grappelli et South. Puis cinq duos de trompettes et violon par Bill Coleman et Grappelli. Mentionnons aussi Bill Coleman blues, solo de trompette accompagné par la seule guitare de Django. Plus insolite encore un poème lu par son auteur, Pierre Reverdy, avec un contre-chant de trompette par Philippe Brun. Pour ce qui concerne les quatuors de saxophones la marche était ouverte à quantité de suiveurs.
En 1950, Panassié fit enregistrer par Willie Smith « Le Lion » Reminiscing the Piano Greats, un microsillon sur lequel, pour la première fois, un grand musicien évoque fidèlement des grands pianistes de la première époque du jazz. Là encore la formule fut reprise.
Initiateur du "Riveval"
On se souvient qu'en 1938 Panassié retrouva à New York Tommy Ladnier, ce trompette qui était bien oublié. Il organisa les fameuses « Sessions Panassié » avec Sidney Bechet, Mezz Mezzrow, Zutty Singleton, des musiciens qu'on avait cessé d'en­registrer alors qu'ils étaient dans leur meilleure forme, âgés de 35 à 40 ans. Ces enregistrements, continuellement réédités depuis, ont eu une influence immense, notamment sur Claude Luter, Maxim Saury, Claude Abadie, Claude Bolling, et tant d'autres musiciens européens dont la carrière commença dans les années 40. Ils étaient bien loin de s'enfermer dans un passéisme stérile comme le leur reprochèrent quelques corni­chons progressistes. Hugues écrivait à propos de ces adversai­res du jazz traditionnel : « Ils veulent que le jazz fasse machine arrière... D'une musique de danse au swing impétueux, qui réchauffe le sang, on fera une musique de concert anémiée, afin d'obéir aux idées reçues... Et avec quelle hypocrisie! Au nom du progrès! Vous savez, les vieilles sornettes : « On n'est plus à l'époque des diligences... Le jazz, c'est pareil, tout ce qui n'est pas moderne est moche... ». L'orchestre de Claude Luter est l'orchestre le plus moderne. Tournant le dos aux poncifs éculés, ces jeunes ont su voir dans le jazz ce qui était nouveau, ce qui était authentique... C'est un orchestre de jazz. Le jazz, c'est l'orchestre de Claude Luter aussi bien que celui de Count Basie ».
Hugues Panassié possédait une culture universelle. Ses lectures préférées allaient entre autres à Léon Bloy et à Chesterton. Il appréciait la fermeté de la réflexion de cette philosophe du plus haut mérite : Simone Weil (qui mourut à Londres en 1943). Une citation de cette grande spiritualiste peut s'appliquer à la musique de jazz et à ses musiciens : « Il serait vain de se détourner du passé pour ne penser qu'à l'avenir... L'avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien. C'est nous qui, pour le construire, devons tout lui donner. Mais pour le donner, il faut posséder, et nous ne possédons d'autre vie, d'autre sève, que les trésors du passé, assimilés, recréés par nous ».
Rien ne nous étonnait chez Panassié si éclectique, capable de rédiger une étude de 23 pages sur « Nietzsche en face du christianisme » dans une revue en 1945 ainsi que des conseils pratiques: « Comment éviter les maux de gorge » dans un périodique de 1951
Premier critique honoré par les grands jazzmen
Depuis longtemps le nom d'un jazzman (ou d'une autre célébrité) était parfois donné en son hommage à la composition d'un musicien. C'est le cas, par exemple, pour Whiteman Stomp, Blues for Fats, Bunny, Blues for Jelly, Mano, etc. Mais c'est à Hugues Panassié qu'appartient l'antériorité pour les titres dédiés à un critique européen. D'abord deux grands chefs d'orchestre, Count Basie attribue à Hugues son Panassié stomp et la même année 1938, Jimmie Lunceford interprète et enregistrera le 3 janvier suivant Le Jazz Hot (dedicated to Hugues Panassié). Bien d'autres musiciens donnèrent le nom de Panassié, ou de son entourage, à leur enregistrement. En 1947 Don Byas enregistre Blues for Panassié. Earl Hines Singin' for my French brother en 1949, puis en 1965 65 Faubourg (l'adresse de Hugues). Lionel Hampton titre une de ses compositions Blue Panassié en 1953, Mezz Mezzrow Rockin' for Panassié en 1954 et Willie Smith " Le Lion » H and M blues (Hugues et Madeleine) en 1665. Citons encore Chez Panassié en 1970 par les Panassié Stopper sans oublier Blues for Papa Jerez par le Trio Jimmy Rena en 1975. On pourrait y ajouter les titres en hommage au H.C.F. : Hot Club Stomp (1933), Hot Club blues (1937), Blues for Hot Club de France (1953). HCF Boogie (1976).
Hugues bénéficia de l'estime du plus grand de tous. Jamais personne n'aurait pu comme lui suivre la tournée de Louis Armstrong dans une randonnée de 14.000 kilomètres en 1949.
Inventeur de la discographie critique
En 1938, à New York, Panassié rédigea un ouvrage intitulé «  Hugues Panassié discusses 144 hot jazz Bluebird and Victor records ». Une des photos représente Hugues jouant de la clarinette à côté de Tommy Dorsey le 20 octobre 1938. (Hugues enregistra son seul disque à Zurich en 1941). Cette sélection des 144 meilleurs disques de ces marques, de Henry Allen à Dicky Wells avec commentaires et appréciations fut suivie par des discographies complètes en 1948, 1951 et 1958. Les amateurs eurent ainsi à leur disposition un guide leur permet­tant de distinguer les meilleures productions, donc d'éliminer un grand nombre des disques publiés en quarante ans de jazz. La réussite de ce véritable « monument » si agréable à consulter était le résultat de trente années d'efforts, de recherches, de recoupements opérés jour après jour avec un zèle inlassable puisque le choix de Panassié plongeait jusqu'aux racines, des premiers témoignages gravés en 1911, et se poursuivait jusqu'en 1958. Incisif mais jamais agressif Hugues continuait à être fidèle à sa ligne de conduite : défendre le jazz, et non pas le jazz d'un style ou d'une époque.
Créateur du festival
Avec le concours du Hot Club de France, la collaboration technique de Hugues Panassié et de Michel de Bry donna lieu à un événement sans précédent: le premier Festival inter­national de Jazz à Nice du 22 au 28 février 1948. Comme Hugues n'appartenait pas à la catégorie de ceux dont l'opportunisme renverse les convictions il fit venir à Nice les meilleurs musi­ciens de l'époque, entre autres Louis Armstrong, Earl Hines, Sid Catlett, Mezzrow, Baby Dodds, Lucky Thompson, Rex Stewart, Barney Bigard, Jimmy Archey, Django et Grappelli, Claude Luter et ses Lorientais ainsi que les meilleurs musiciens belges, suisses, anglais.
Aux Etats-Unis le premier Festival de Jazz ne se déroula que six ans plus tard, à Newport, en 1954.
Primordial pédagogue du jazz
Hugues Panassié, auteur avec Madeleine Gautier du "Dic­tionnaire du jazz " qui parut en 1954 et fut remanié en 1971, était un critique constructif et agissant. En 1963 il créa les « Stages d'éducation jazz » qui se passaient dans sa disco­thèque deux fois par an. Les participants y venaient non seulement de France, mais de Belgique et d'Angleterre, de Suisse et d'Espagne, de Suède. En 1965, ayant eu le bonheur d'être l'hôte de Hugues pendant un mois entier, je fus témoin de la minutie avec laquelle il préparait les divers enregistre­ments pour l'éducation des stagiaires, reprenant plusieurs fois la reproduction sur bande du chorus nécessaire à sa démons­tration. Hugues avait l'obstination de sacrifier ainsi à une exigence de perfection.
Pendant près d'un demi-siècle il n'a jamais encensé les célébrités provisoires et il a souvent précédé la critique dans la découverte de nouveaux talents, nourrissant ainsi l'évolution du jazz. On ne saurait guère dire qui, avant lui en 1963, attira l'attention sur le remarquable guitariste Bill Harris. On lui accorde l'antériorité pour signaler, en 1969, l'arrivée sur la scène du jazz d'un jeune pianiste de 25 ans, inconnu mais aux dons considérables, Monty Alexander.
Qu'on ne nous reproche pas de laisser croire que Panassié a tout fait à lui seul. Mais il est indéniable que c'est lui qui a révélé le jazz aux amateurs français, qui a organisé les pre­miers concerts de jazz, qui a fait tourner l'orchestre de Rex Stewart en France après son succès en concert à la Salle Pleyel le vendredi 5 décembre 1947, tournée suivie de dizaines d'autres.
Bien des amis de Hugues, Paul Andréota, Alain Balalas, Michel Perrin, Jacques Pescheux, Jean Poinsot, Johnny Simmen, Pierre Voran et d'autres ont raconté sous forme de souvenirs, de récits, d'anecdotes les détails de cette histoire. Elle fut si intense parce que Hugues Panassié possédait deux qualités en apparence opposée, mais également fructueuses : l'enthou­siasme et la rigueur.
André Doutard