HUGUES PANASSIÉ et le Bulletin du Hot Club de France
TÉMOIGNAGES
Publiés dans le bulletin du Hot Club de France, quelques témoignages de proches d'Hugues Panassié.
Témoignage de Paul Andréota
Il y a trois ans, lorsque j'ai amené au Moustier un des directeurs de chez Stock pour mettre sur pied la publication des mémoires d'Hugues Panassié, mon idée était la suivante : Hugues avait merveilleusement parlé du jazz dans bien d'autres livres, mais il avait aussi, et toujours merveilleusement, parlé de bien d'autres sujets -y compris lui-même -à ceux qui l'entouraient. Alors pourquoi ne pas en faire profiter tout le monde ?
J'étais loin de me douter, ce soir-là, que lorsque je lirais le livre, Hugues nous aurait quitté. Bien plus : jusqu'à cette lecture, je ne l'ai jamais complètement accepté. Le genre de choses qui m'arrivait sans arrêt : en octobre dernier, voyant les vendangeurs s'affairer dans les vignes qui entourent ma maison tourangelle, je me suis surpris à penser « il faudra que je demande à Hugues si l'année est bonne ».
Tout de suite après, il y a ce petit pincement glacial : « imbécile qu'est-ce que tu racontes, on ne peut plus rien demander à Hugues! ».
Erreur profonde! Les 368 pages de « Monsieur Jazz » vien­nent me prouver qu'il y a encore des tas de choses qu'on peut demander à Hugues ! Je pense surtout aux jeunes, a ceux qui ne l’ont pas, ou peu connu.
On a souvent présenté Panassié comme un maître à penser. Et apparemment, il y avait un peu de ça. Sa forte personnal1té attirait, sa brillante dialectique avait vite fait de convaincre ; son charme immense faisait le reste. Ou on le rejetait en bloc, ou on était tout entier enveloppé par lui. Dans les deux cas, on lui en voulait un peu.
Sa ressemblance physique avec André Breton ( et aussi cer­tains traits de caractère; ils étaient tous les deux des « pois­sons » types) n'a fait qu'accentuer le malentendu. On a prétendu qu'Hugues était le « pape du jazz » par analogie à Breton « pape du surréalisme ». Ses ennemis le dépeignaient parfois comme un personnage fachisant, solennel, pontifiant. C’est là ­- ce livre tout entier nous le prouve - une image complètement à l'opposé de la vérité.
D'un bout à l'autre Hugues nous y apparaît tel qu'il était, essentiellement : un lucide et un passionné. Les deux vont ensemble.
Passionné de quoi ? De TOUT. A vrai dire, la diversité de ses passions - plus exactement le fait qu'il semblait toutes les mettre sur le même plan, accordant une importance égale à un chorus de jazz, un verre de Jerez, un texte d'un Père de l'Eglise - était son trait de caractère le plus traumatisant pour ceux qui l'abordaient.
Hugues semait parfois une véritable panique (une panique joyeuse! ) chez ses interlocuteurs, et il en sera certainement de même chez ses lecteurs. Mais ce serait une grossière erreur de croire que le goût du paradoxe est un genre qu'il se donne, une attitude littéraire à la Oscar Wilde. La clef du personnage était ailleurs et elle nous est livrée ici, noir sur blanc, avec une évidence éblouissante.
Ses émerveillements continuels... cette constante disponibi­lité... son refus des fausses échelles de valeur... sa haine ins­tinctive des rhétoriques truquées... ses crises d'enthousiasme... cette façon de ressentir avec acuité l'absurdité du monde des grandes personnes et de faire jaillir le comique là où, à pre­mière vue, il ne se trouve pas... tout en lui montre qu'il avait su préserver ce qu'il y a de plus précieux dans l'homme: le don d'Enfance.
« Le royaume des cieux leur appartient »... Hugues, nourri de christianisme, n'avait pourtant pas eu besoin de méditer cette phrase pour retrouver la pureté de l'enfance: elle lui était naturelle. Pour citer une autre tradition sacrée il n'avait pas eu, comme disent les Vedas, à « libérer l'Enfant-Roi qui est en nous ». Parce qu'il ne l'avait jamais étouffé.
De l'enfance il avait aussi la transparence, la vulnérabilité, le don des larmes, les éclats de rire homériques, les fringales subites, le goût des jeux et des farces. Il était normal que ses préférences littéraires aillent aux auteurs marqués du même si­gne : Dumas, Jules Verne, Cami, Bloy. Comme il était normal qu'il se sente chez lui dans le monde des Noirs américains et de leur musique.
Seule la joie est vraie, cette affirmation est au centre du livre comme elle était au centre du personnage. Elle éclaire tou­tes les contradictions apparentes. La joie n'établit pas de hiérar­chie entre les objets qui l'éveillent. Ce peut être une prière, un paysage, un visage ou un pâté en croûte, quelle différence ? ElIe est partout lorsqu'elle est en vous.
Mais au-delà des contradictions elle éclaire surtout ce que fut une vie tout entière consacrée à se battre d'estoc et de taille contre la fétide morosité de notre civilisation pourris­sante.
Voici une livre qui nous vient tout droit, comme la, musique de Louis Armstrong, de quelqu'âge d'or passé ou à venir. Ou­vrons-lui grand nos oreilles et nos cœurs. C'est pour nous une occasion inappréciable de boire à la Source.
Paul Andréota